What a Wonderful World

Léna Durr

Exposition du 11 octobre au 15 décembre 2018

Vernissage le jeudi 11 octobre de 16h à 20h30

La démarche artistique de Léna Durr est solidement ancrée dans une culture matérielle populaire. Ses installations, telles que Appartement témoin ou Iris Raclet mettent en scène des objets désuets, démodés, qui renvoient à un goût et à des pratiques que d’aucuns désigneraient comme ringards. Ils proviennent tous de la collection personnelle de l’artiste, constituée au fil des années en chinant dans les brocantes et les marchés aux puces. Si il est tentant de lire ses œuvres à l’aune du registre "kitsch", il semble néanmoins plus juste de se tourner vers la notion de "Camp", formulée par Susan Sontag (Notes on Camp, 1964).


Camp et Kitsch, quoique corollaires et résolument poreux, sont des termes qui doivent être nuancés. Le Kitsch désigne principalement une catégorie d’objets qui se caractérisent par deux éléments. D’une  part,  ces  objets  bon  marché  sont  produits  en  masse  par  l’industrie.  D’autre  part,  ils  se distinguent par leur recherche d’effets visuels, obtenus par différents procédés tels que le recours au faux-semblant (le linoléum imitant le parquet), à la surcharge (dorures, brillances, accumulation de matières), et à la copie d’autres produits culturels (artistiques, artisanaux). Rien qui, dans cette définition sommaire, ne vienne contredire la qualité des objets qui peuplent les œuvres de Léna Durr. Toutefois, il est nécessaire de différencier ce qui constitue les matériaux des œuvres, et les œuvres elles-mêmes. Afin de mieux apprécier cette distinction, soulignons que le Kitsch ressort d’une froideur toute consumériste, alors que le Camp est, pour citer Susan Sontag, « un sentiment tendre », « une manière de voir le monde comme un phénomène esthétique ». C’est précisément à ce niveau que se joue le glissement du Kitsch vers le Camp dans la démarche de Léna Durr. Car à y regarder de plus près, cette tendresse et cette attitude esthétique particulière sont partout dans ses œuvres. Les installations (Appartement témoin, Iris Raclet), les photographies (la série Galinettes), et le film Jeanne Marguerite traitent les objets par le prisme du décorum, des textures, des surfaces sensuelles. Compositions,  lumières,  cadrages  sont  tous  employés  pour  concentrer l’attention sur des motifs, des matières, des couleurs.


Focaliser  les  analyses  sur  les  objets  serait  par  trop  vite  oublier  les  nombreux  personnages  qui habitent  les  œuvres.  Il  est  d’abord  à  constater  que  tous  se  situent  dans  des  espaces  sociétaux marginaux : adolescentes dans un contexte semi-urbain (série Teenage) ; personnes âgées dans une maison de retraite (Jeanne Marguerite) ; travestis (Travesti et Travesti avec un portrait d’Amanda Lepore)  ;  personnes  en  situation  de  handicap  (Le  Haut  Plan  de  Loube)  ;  mais  aussi,  par  voie de  citation  de  l’histoire  de  la  peinture,  des  prostituées  (Femmes  au  bain  et  Postiche  sont  des reconstitutions photographiques du Bain Turc d’Ingres pour la première, et de Salon I d’Otto Dix pour la seconde). Toutes personnes qui s’écartent de la norme exigée, que ce soit par leurs lieux de vie, leurs statuts sociaux, leurs comportements, leurs fragilités. Mais la stylisation, les attitudes franches et légères, les colorations parodiques – lesquelles tiennent à ce que les modèles semblent interpréter leurs propres personnages – amènent une note humoristique qui distancie l’horizon d’une critique sociale. Plutôt, elles inscrivent les œuvres dans le registre de l’attention sur « une autre sorte de vérité sur la situation humaine, une autre expérience de ce que c’est que d’être humain » (Susan Sontag)."

Si tout un chacun est susceptible d’entrevoir une portée politique dans cette esthétisation des personnes et des objets dépréciés par les normes de l’ordre dominant, il semble toutefois que la démarche de Léna Durr se caractérise avant tout par la candeur du regard qu’elle leur porte. Ce qui est l’essence même, selon Susan Sontag, de la sensibilité Camp. « What a Wonderful World », chanson mythique interprétée par Louis Armstrong, est une ode qui enjoint à considérer avec émerveillement les choses simples du quotidien. Il ne pouvait y avoir de meilleure bande-son pour les œuvres de Léna Durr.

 

Marie Adjedj, 2018

RESSOURCES

Revue de presse

LIENS

REMERCIEMENTS

Marie Adjedj

Alain Caruso

EHPAD Jeanne Marguerite

ÉQUIPE

Édouard Monnet

Commisariat

Géraldine Martin

Communication, médiation, administration

Virginie Hervieu-Monnet

Régie, logistique

Kenza Rezgui

Volontaire en service civique, médiation

What a Wonderful World, installation en cours, 14 septembre 2018

Canards en plastique, statuettes de la Vierge à l’Enfant et du Christ en croix, broderies représentant des animaux domestiques et des flamants roses, papillons naturalisés, trophées de chasse, poupées en plastique, "Popples" et "Kiki", vêtements, chaussures, napperons, magnétoscopes et téléviseurs à tubes cathodiques. Cet inventaire est un aperçu de la collection de Léna Durr. Si les fonctions de ces objets sont pour le moins diverses, l’unité de l’ensemble est assurée par le fait qu’ils proviennent de la même culture matérielle, que nous pourrions qualifier de populaire et dater d’un passé récent. Comme toute collection, celle de Léna possède quelques fleurons, est riche d’un nombre important de pièces, et ne cesse d’augmenter au fil des années. Léna chine dans les brocantes et les marchés aux puces, et exclue la prospection sur Internet. Sa démarche relève davantage de l’objet trouvé que d’une approche rationalisée. Là où certains ont pour horizon l’exhaustivité, celui de Léna est l’accumulation.


La collection a une fonction matricielle dans son oeuvre. Les objets qui la composent sont mis en scène dans des installations et des photographies, avec pour règle de ne jamais présenter deux fois le même. Pour autant, elle ne peut être réduite au rôle de stock disponible. Il s’agit d’une activité permanente, intégrée au quotidien de l’artiste au point qu’elle vit entourée de ces objets. Ce détail, par-delà l’anecdote, permet de préciser le statut de la collection dans l’oeuvre de Léna : sa portée artistique ne réside pas dans une esthétique qui détourne les codes d’un archétype socioculturel tel que le musée – que l’on pense, pêle-mêle, aux Vitrines de Christian Boltanski, au Mouse Museum de Claes Oldenburg ou encore aux cabinets de curiosité de Mark Dion – mais dans l’acte même de collectionner, qui est la part confidentielle de l’oeuvre et son principe générateur.


Au cours du processus, les objets connaissent un changement de statut significatif. Désuets et inusités, ils sortent du réel pour devenir des pièces de collection ; ils sont ensuite intégrés dans le champ de l’art et pourvus d’une fonction esthétique. Cette opération de requalification permet de rendre caduque la dichotomie entre art et culture populaire, selon ce que Lawrence Alloway nomme en 1959 un « front étendu de la culture » (Cambridge Opinion, n° 17, 1959). Par cette formulation, Alloway défend un "continuum" entre art et culture populaire dans le cadre d’un projet critique qui prend notamment pour cible les hiérarchies sociales. L’oeuvre de Léna a ceci de critique qu’elle invite à porter le regard sur une culture modeste et silencieuse, à contre-courant des critères "mainstream". Chose essentielle, elle y parvient sans aucune condescendance, en tenant à distance les séductions vintage et les approches exotisantes. La justesse de sa position résulte précisément de la sincérité de son attitude et de son investissement en tant que collectionneuse.

 


Marie Adjedj, 2016

What a Wonderful World, installation en cours, 11 septembre 2018

Les douze images qui constituent le calendrier de Léna Durr sont minutieusement mises en scène, chaque élément du décor émanant de la vaste et étonnante collection d’objets issus de la culture populaire assemblée par l’artiste depuis des années et qui sous-tend sa pratique. Le consentement des douze jeunes filles ainsi que tous les aspects juridiques sont méticuleusement respectés. Toutes leurs tenues sont fabriquées sur mesure. Chaque image est soigneusement construite, éprouvée, maitrisée. Et pourtant l’écart entre ce que nous pouvons attendre d’un calendrier de pin-ups et ce que propose Léna Durr déstabilise. Pin-up Grrrls semble prendre à rebrousse-poil tout ce que nous pouvons attendre d’une approche émancipée du corps féminin. Mais à regarder de plus près, est-ce vraiment le cas ? Un premier indice se trouve dans le titre emprunté par l’artiste au livre homonyme de Maria Elena Buszek qui fait référence au mouvement des Riot Grrrls et qui comporte aussi un sous-titre : féminism, sexuality, popular culture.


En effet le travail artistique de Léna Durr est fait de la tension entre ces trois notions. Il s’inscrit d’abord dans les marges de la culture populaire mais aussi dans les mouvements artistiques issus de la troisième vague féministe qui ont émergé au cours des années 80 et 90. Les artistes comme Annie Sprinkle ou Cosey Fanni Tutti ont su profiter des brèches ouvertes par la deuxième vague féministe permettant aux femmes d’accéder plus librement à l’imagerie sexuelle populaire, pour célébrer la sexualité féminine. Mais très vite elles se sont retrouvées sous le feu croisé de la critique non seulement du moral majority des chrétiens de droite mais aussi des féministes de gauche comme l’échange par images interposées entre Annie Sprinkle, avec Anantomy of a Pin-Up photo, et Andrea Dworkin, avec Beauty Hurts, en témoigne. Cette lutte classique entre la liberté de disposer non seulement de son corps, mais aussi de l’image de son corps est bien plus ancienne que le mouvement du New Burlesque, les collectifs tels que le Carnival Knowledge Collective ou les artistes post-porn, néanmoins ce sont eux qui l’ont remis sur le devant de la scène.


Mais qu’on n’aille pas croire qu’il n’est ici question que du droit de la femme à disposer de son corps et de son image. Pin-Up Grrrls est fait des images de douze jeunes filles présexuelles. Douze jeunes filles qui jouent à une liberté pas tout à fait acquise faute d’un corps "en âge" et c’est ici que se noue le questionnement de l’artiste. Il s’agit d’établir une tension, dialectique entre normativité et liberté, entre le libre arbitre de l’individu et les attentes de la société, entre revendication et spectacle. Cette tension, heureusement irrésolue, ne cessera de nous interroger, signe évident d’une oeuvre réussie.

 


Ian Simms, février 2014

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