Sud magnétique

Jeremy Boulc'h, Amandine Capion, François-Xavier Laloi, Valentin Martre, Ilyes Mazari, Adrien Menu, Norman Nedellec, Morgan Patimo, Emma Pavoni, Masahiro Suzuki,

Caroline Vicquenault

Exposition du 14 février au 13 avril 2019

Vernissage le jeudi 14 février de 16h à 20h30

Avec la participation du groupe MojuMoju [Morgan Patimo, Juliano Gil]

L’intitulé « Sud magnétique » nous renvoie d’emblée à une catégorie spécifique de manifestations relevant de la physique, de l’astrophysique et des géosciences en particulier. Il m’a semblé opportun de commencer par en faire le rappel plus ou moins sommaire – disons vulgaire – à toutes fins utiles, essentiellement métaphoriques d’une part, allégoriques de l’autre.

Le géomagnétisme, autrement dit magnétisme terrestre, désigne et comprend l’ensemble des phénomènes magnétiques liés au globe terrestre. Ils sont eux-mêmes induits par la présence d’un champ qui, se déployant largement autour de la Terre comme une enveloppe, l’isole et lui garantit une protection (vitale en ce qui nous concerne) contre les effets possiblement dévastateurs du vent solaire. La circulation de ce flux magnétique, la modification – systématique – de la situation de notre planète (rotation sur son axe dans la journée et déplacement sur son orbite dans l’année) par rapport à la position du Soleil, l’orientation du vent solaire et la variation de sa puissance… expliquent paradoxalement mais conjointement l’incessante déformation de ce bouclier et la constance de sa représentation : plus épaisse/intense à l’équateur qu’aux pôles, la magnétosphère est aussi dissymétrique selon la face du globe – diurne ou nocturne – exposée à la lumière du jour.

Pour le commun des mortels, la manifestation la plus flagrante du phénomène – la plus enthousiasmante au plan esthétique, la plus angoissante au passage d’un millénaire et la plus stimulante pour l’auteur d’un scénario catastrophe – prend sans doute la forme d’une aurore polaire, qu’elle soit boréale au nord ou australe au sud. J’abrégerai son principe, pourtant complexe, de la façon suivante : l’aurore est générée lorsque des particules du vent solaire, à la suite de leur collision avec la magnétosphère et de leur canalisation par les lignes du champ magnétique, rencontrent l’atmosphère en s’engouffrant dans une zone conique (appelée cornet polaire) présente dans les régions des pôles. Car non seulement le champ magnétique enveloppe la Terre, mais il la traverse aussi de part en part, du pôle nord magnétique vers le pôle sud magnétique. Leurs emplacements sont d’ailleurs distincts de ceux des pôles géographiques, de même que l’axe qu’ils dessinent ne correspond pas à l’axe de rotation de notre planète.

La traversée « souterraine » de ce champ coïncide avec le fait que le moteur du phénomène est situé dans le noyau terrestre, plus précisément dans sa partie externe, liquide. Les mouvements de convection du métal en fusion (composé majoritairement de fer) conditionnent un système comparable à celui d’une dynamo. Dans sa définition générique, l’appareil a vocation à générer une énergie, ou plutôt à convertir une énergie (mécanique en tous les cas) en une autre (électrique d’habitude, magnétique ici).

Cette géodynamo comporte la particularité d’être auto-excitée – ou « auto-alimentée » pour simplifier –, c’est-à-dire que l’énergie produite par le système est aussi celle qui l’alimente. Son fonctionnement détermine par ailleurs l’intensité du champ, son orientation ainsi que la position des pôles magnétiques. La stabilité toute relative du système, que commandent la circulation de l’alliage liquéfié et les courants électriques induits, implique en conséquence l’éventuelle variation de la force engendrée et l’instabilité de la situation des pôles qui errent manifestement, de quelques dizaines de kilomètres année après année, et de quelques kilomètres à l’échelle d’une journée. On admet même que des perturbations plus sérieuses de ce système ont été – et sont – susceptibles d’occasionner des désordres autrement problématiques, depuis la modification significative de l’orientation du champ magnétique jusqu’à l’inversion complète de sa polarité, progressivement provoquées par un sévère épuisement de son intensité. Je vous laisse le soin d’en imaginer les conséquences.

En définitive, la Terre s’apparente à un aimant droit, ou à peu près. Comme pour n’importe quel dipôle magnétique (l’aimant droit en est un), le champ constaté s’oriente en vertu de l’attirance des pôles opposés premièrement, dans un sens particulier deuxièmement, du sud au nord en ce qui concerne le champ magnétique terrestre. Précisons que le sud magnétique est bien situé côté sud, tandis que le nord garde le nord, sur la base des normes géographiques admises pour distinguer les destinations concernées. Et c’est là que tout ce complique, par le jeu des conventions et des contradictions qu’elles ne manquent pas de susciter une fois franchi leur territoire respectif.

Moins spectaculaire qu’une aurore polaire, la boussole est un autre moyen de constater les effets du géomagnétisme. Son principe de fonctionnement est lié à la magnétisation de l’aiguille – donc à l’aimant – dont elle est constituée. Tournant librement sur un pivot, elle s’aligne sur le champ magnétique terrestre. Je l’ai déjà rappelé, la loi du magnétisme est telle que les pôles opposés s’attirent. Mais comme, par convention encore, on a choisi de nommer « nord » le pôle de l’aimant qui pointe le nord de la Terre, on peut en déduire cette contradiction : le pôle magnétique de la planète situé à proximité du nord géographique est en réalité un pôle sud au sens du magnétisme, tandis qu’on a choisi de le nommer « pôle nord magnétique » par facilité, en raison de son voisinage avec le nord géographique. C’est là que notre boussole s’affole !

Installation Vdchrnqs, 2019

S’il en est une à l’échelle de la France, la boussole artistique quant à elle semble actuellement pointer vers Marseille.

Passé cet exposé didactique, il me faut en effet rappeler que « Sud magnétique » est aussi le titre retenu pour désigner une exposition de groupe réunissant onze artistes : Jérémy Boulc’h, Amandine Capion, François-Xavier Laloi, Valentin Martre, Ilyes Mazari, Adrien Menu, Norman Nedellec, Morgan Patimo, Emma Pavoni, Masahiro Suzuki et Caroline Vicquenault, auxquels s’ajoute Juliano Gil dont l’intervention est prévue pendant le vernissage. À défaut de constituer un groupe homogène, ils ont au moins en commun le fait d’être jeunes et leur récente implantation à Marseille.

C’est justement de cette dernière considération qu’est né le projet, parti du constat d’un afflux massif et exponentiel d’artistes au cours des trois dernières années, apparemment inédit à moins de remonter aux années 90 et à l’incroyable vitalité qui a caractérisé cette période où les artist-run spaces – parmi d’autres initiatives – poussaient ici comme des champignons. Initialement approvisionnée par une intuition personnelle aussitôt confirmée par les éléments recueillis auprès d’une poignée d’informateurs témoins du phénomène à l’échelle de leurs radars respectifs, la démarche entreprise a d’abord donné lieu à une sorte de recensement, toujours en cours d’ailleurs, qui s’auto-alimente désormais avec la complicité des premières personnes identifiées. La rencontre d’une quarantaine d’artistes aux provenances diverses (Aix-en-Provence, Brest, Clermont-Ferrand, Lyon, Nantes, Nice, Nîmes, Perpignan, Strasbourg, Toulon…), pour la plupart dans leurs ateliers, et les échanges engagés autour de leur travaux récents et en cours ont très largement confirmé l’intérêt d’une telle attention.

L’exposition collective, qui s’est rapidement imposée comme un moyen de témoigner de cette dynamique, supposait selon moi deux préalables qui offraient par la même occasion au moins deux critères objectifs de sélection. Outre celui d’une implantation effective des artistes à Marseille, acquise par principe, la nature de son contenu devait lui éviter d’être confondue avec une exposition de diplômés, qui répond à de tout autres enjeux. Puisqu’il s’agissait essentiellement de montrer des artistes au travail et non l’aboutissement d’un parcours d’étude, seules des œuvres réalisées après l’issue de ce parcours ont été retenues.

De prime abord, puisqu’elle est fondée sur un parti pris contextuel et non thématique, et parce qu’elle n’a pas vocation initiale à établir des connexions conceptuelles ou formelles, on attend d’une telle exposition qu’elle rende surtout compte de la pluralité des pratiques en présence et de la singularité de chacune. Pourtant, mais après coup en quelque sorte, la récurrence de certaines figures, de certaines options matériologiques ou méthodologiques dessine de nombreuses affinités. C’est le cas par exemple du recours à l’expérimentation, entendue sur la base de sa définition dans le champ de l’art contemporain. Elle n’y désigne pas un système fondé sur des hypothèses et sur leur vérification – les hypothèses sont parfois même absentes – mais un processus au sein duquel les formes sont déterminées par des opérations plus ou moins nombreuses et plus ou moins complexes, ainsi que par les caractéristiques conjointes des matériaux utilisés. Les méthodes, de même que l’outillage employé, qui relèvent du néolithique au pire, des moyens accessibles au bricoleur lambda sinon, concourent à la grande autonomie de ces artistes qui évitent soigneusement de déléguer, sauf aux phénomènes entropiques parfois constitutifs de leurs œuvres. Ma dernière remarque au stade de cet examen  succinct se rapporte à la convocation réitérée de la figure, comprise là en tant que concept polysémique débordant largement le champ de la figuration. L’intelligence réciproque des « sujets » et des médiums, qui s’informent et se déterminent mutuellement, confère sûrement à l’exposition sa dimension la plus inattendue, éminemment figurale.

RESSOURCES

Revue de presse

PROGRAMMATION LIÉE

INFOS COMPLÉMENTAIRES

Jérémy Boulc'h

Documentation diplômés de l'EESAB

Amandine Capion

Site de l'artiste

François-Xavier Laloi

Site de l'artiste

Valentin Martre

Site de l'artiste

Ilyes Mazari

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Norman Nedellec

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Morgan Patimo

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Page Bandcamp

Emma Pavoni

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Masahiro Suzuki

Lien Documents d'artiste

Caroline Vicquenault

Site de l'artiste

REMERCIEMENTS

Diego Bustamante

Margot Canhoto

Aude Halbert

Lina Jabbour

Quentin Vintousky

Galerie de la SCEP

ÉQUIPE

Édouard Monnet

Commisariat

Lucie Tournayre

Communication, médiation, administration

Virginie Hervieu-Monnet

Régie, logistique, communication, administration

Marta Cristini

Accueil, communication

Installation Vdchrnqs, 2019

À la faveur de son insistance sur les arrivées qui la motivent, en plus des pièces données à voir concrètement, Sud magnétique révèle par ailleurs plus abstraitement l’attractivité renouvelée de Marseille, sans doute appelée à croître encore par l’effet du dynamisme de ses nouveaux protagonistes. Seule ville de province douée d’une telle force d’attraction, jusqu’à preuve du contraire, les raisons les plus probantes du prodige semble relever finalement d’arguments assez triviaux : elle offre encore visiblement des opportunités qui coïncident avec l’économie des jeunes artistes qui, tant bien que mal, parviennent à y tirer leur épingle du jeu – c’est-à-dire à manger, se loger et pratiquer – en vertu de leur autonomie et de leur indépendance. Quand ils ne s’appuient pas sur des dispositifs préexistants (Cap 15, L’immeuble, MOHO…), ils créent les leurs (Lucarne, La Panthera, PailletteS, Belsunce Projects, galerie de la SCEP...), qu’il s’agisse d’ateliers, de lieux d’exposition, de collectifs, ou de réseaux plus informels souvent fondés sur la base de relations établies avant la venue à Marseille. Et si « Sud magnétique » propose bien un instantané d’une situation artistique, cette exposition entend aussi y participer plus activement, fût-ce de manière indirecte, notamment parce qu’elle constitue précisément l’occasion de croiser des réseaux finalement peu perméables les uns aux autres, ou trop lentement d’une part, parce qu’elle peut de l’autre contribuer à nourrir un faisceau de vifs questionnements relatifs aux lieux et aux conditions de travail des artistes dans cette ville.

Par le fait de sa définition et de sa mise en œuvre rapide, qui répond semble-t-il à une forme d’urgence tout en s’articulant clairement aux choix éditoriaux de Vidéochroniques et aux possibilités offertes par son fonctionnement, l’exercice comporte un certain nombre de limites notamment induites par son exclusivité. Cette exclusion concerne d’abord certaines démarches fondées sur des temporalités inadéquates en la circonstance (projets filmiques au long cours par exemple), ou des artistes qui, malgré le potentiel du travail, sont trop fraîchement sortis des écoles pour avoir eu le temps de le développer depuis. Ensuite, les conditions de réalisation n’étaient pas, cette fois, adaptées aux pratiques in situ. L’exposition évince également une population (issue de l’école d’art de Marseille) qui participe pourtant très largement de la dynamique constatée, et qu’il n’est aucunement question de négliger.

En tenant compte de ces remarques, mais aussi de la jeunesse d’un phénomène dont il est encore difficile d’apprécier véritablement l’impact sur les démarches des artistes et sur les formes produites, « Sud magnétique » se présente finalement comme une étape de travail et de réflexion qui implique d’être reconsidérée à l’avenir, non pas sous la forme d’une reprise mais plutôt d’un déploiement.

Au titre de cette réflexion, le recours métaphorique aux manifestations du champ magnétique m’est apparu constituer un premier moyen d’interroger la situation qui nous occupe en envisageant, par analogie, de lui appliquer certaines caractéristiques. Au premier rang d’entre elles figurent les notions de plasticité et d’instabilité. Par voie de conséquence, elles impliquent que la puissance, la localisation et la durée du phénomène sont plutôt incertaines, et supposent notre humilité. Il me vient en définitive l’idée de convoquer une autre métaphore empruntée à un domaine de la physique voisin, celui de l’électricité. Nous pourrions alors comparer l’énergie que concentre la situation artistique marseillaise actuelle à celle contenue dans une antique bouteille de Leyde, c’est-à-dire à un dispositif versatile aussi disposé à se charger électriquement qu’à se décharger. La question qui se pose à nous maintenant concerne peut-être notre capacité à renouveler ou, plus simplement, à entretenir cette charge.


Edouard Monnet, février 2019

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