Emmanuelle Bentz

Emmanuelle Bentz, Wallparty, 2005
vue de l'exposition Stranger in the night, Triangle France

Née en 1972 à Manosque.
Vit et travaille à Marseille.

Quand on donne une définition au travail d’Emmanuelle Bentz il faut peser ses mots. Non pas que l’artiste soit susceptible, non. C’est car elle tient elle-même pour principe qu’une définition ne peut être que subjective et individuelle, nous entraînant ainsi à prendre de la distance avec les mots et leur sens implacable. Difficile alors de définir la pratique d’Emmanuelle Bentz autrement que comme la tentative d’illustrer un dicton détourné, ou Pour ne pas appeler un chat un chat.

​Activité favorite : piquer la prétention des mots et leur orgueilleux sens figuré voire leur prétentieux sens symbolique ; piquer "l’objectivité" scientifique et doctorale de Mme Robert, un des personnages récurrents de ces travaux, qui n’est rien moins que la femme de M. le dictionnaire. En même temps c’est presque un juste retour des choses que de les malmener, puisque c’est eux qui se sont petit à petit invités dans l’environnement de sa pratique plastique. Œil pour œil, dent pour dent, cette dernière ne manque donc pas une occasion d’envoyer bouler les mots dans leur littéralité pure, et leur petite subjectivité. Sélectionnés, traqués, usés jusqu’à la corde par la répétition comme dans sa pièce sonore Ma cafetière rouge de 1997, ou par la dérision narrative la plus poussée. Emmanuelle Bentz a pour technique de désarçonnement : la prise à la racine, c’est-à-dire la déconstruction même des systèmes grammaticaux et narratifs dans lesquels se conforte le sens des mots.

Mais bien loin d’être des ennemis, les mots sont pour l’artiste l’un de ses matériaux, c’est à partir et grâce à eux qu’elle crée une œuvre plastique et poétique. Parce que qui aime bien châtie bien, Emmanuelle Bentz maltraite les mots afin d’en extraire leur infini potentiel narratif et poétique, modifiant les associations. Mais ce qu’elle maltraite surtout à travers eux, c’est bien notre sens commun, nos automatismes, à croire qu’un phonème n’est rien sans son sens.Pratique plastique de la poésie et du bancal, le travail d’Emmanuelle Bentz joue largement des stéréotypes et de toutes les formes préétablies ou entendues, parce qu’elles sont tellement simples et ordinaires que jamais remises en question. C’est par la considération de cette proximité quotidienne de formes, révélant ainsi un véritable espace critique non utilisé ; c’est par réduction toujours plus poussée de ce périmètre environnant que l’artiste s’est d’abord intéressée aux objets, puis aux mots, puis aux corps ; à son propre corps. Ces matériaux, tour à tour extraits de leur réalité concrète, réutilisés et détournés, forment ainsi un véritable répertoire formel, lexical et corporel alternatif qui compose la base du travail de l’artiste depuis ses débuts. Davantage centrée sur le travail simultané des mots et du corps Emmanuelle Bentz s’emploie aujourd’hui à proposer une nouvelle stratégie pseudo-pédagogique, parce que hautement ironique, dans son œuvre La P.P. School, ou Poète Performer’s School.

Cette œuvre propose donc une pédagogie du corps, ou comment être capable de nous définir nous-même, dans un monde où cette capacité est devenue le seul impératif.

Quand on tente de définir Emmanuelle Bentz il faut peser ses mots. Mais c’est encore grâce à ce corps performatif, qui entre en jeu ici ostensiblement dans la P.P. School, que nous saisirons peu à peu la vraie leçon : ou le corps et ses circonvolutions impermanentes -comme dans sa pièce Wall party datant de 2004-, le corps et ses pratiques comme meilleure tentative non limitative de définition de soi.

Le projet initié en 2003 de la Poète Performer’s School, détourne littéralement le médium artistique qu’est la performance, alors même que sa relative jeunesse et sa notoriété dans l’histoire des arts nient encore le recul théorique sur cette pratique. Emmanuelle Bentz part ainsi d’un double postulat de départ respectif au corps d’une part, et à la performance artistique d’autre part. Le corps, lui, est utilisé par tous tout le temps, indifféremment d’une pratique artistique : "quand on dort" et même si "je ne peins pas et je ne dessine pas (...) j’utilise tout de même mon corps", en même temps que la performance, elle, est une définition de pratiques fourre-tout. Ainsi, puisque "tout est poésie et performance" est né le projet P.P. School, école fictive où l’on apprend à communiquer avec son corps ce qui est incommunicable, et où "chaque acte ou non-acte est alors considéré comme acte théorique". Apprentissage donc mais composé de manière à ce que l’inintelligibilité des définitions soit formulée de manière pédagogique. Ainsi des planches, qui devraient être utilisées comme des manuels pratiques présentant des exercices à réaliser, sont accompagnées de vidéos de démonstration, constituant les propositions formelles et complètes de ce projet détourné. Véritable pied de nez aux formatages de l’enseignement en cours dans les écoles, de la maternelle aux Beaux-Arts, mais aussi à l’esprit sérieux, doctoral et scientifique qu’emploient ceux qui savent.

Les vidéos présentées appartiennent à deux départements différents respectivement intitulés "département limitrophe" pour la vidéo Mouvement des corps sur gazon, et "département liminaire" pour la vidéo Session chemin, elle-même considérée comme sous-département.

De manière générale mais anti-systématique, Emmanuelle Bentz emploie les mots et déploie son corps pour distancier les phénomènes familiers ou culturels que nous acceptons sans jamais les remettre dans une perspective objective. Mais à la dénonciation directe, l’artiste préfère prendre les systèmes à leur propre jeu, que ce soit l’aveuglement du quotidien ou le sérieux de l’histoire de l’art. Proposant davantage un apprentissage de la distanciation et de la dérision, comme meilleur outil et comme seule règle immuable à appliquer à la vie, pour que l’art soit ce qui rend la vie plus intéressante que l’art (Robert Filliou).

Leslie Compan, catalogue "Still", Frac Provence-Alpes-Côte d'Azur

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